Alors que le traité de Lisbonne est en passe d’être ratifié par les derniers pays de l’Union Européenne ne l’ayant pas encore fait, les tenants d’une Europe post-nationale s’apprêtent à célébré la fin du modèle de la nation. Désuète la nation ? Disons plutôt qu’elle fait peur notamment depuis qu’on l’amalgame joyeusement avec le nationalisme à l’origine des deux guerres mondiales. Il s’agirait donc de grandir et de passer à une nouvelle forme d’organisation politique moins archaïque.
Mais revenons d’abord aux fondements de l’organisation politique. Sa forme a bien-sûr évoluée dans l’histoire : bande, tribut, nation, empire. Le principe de la nationalité est lui d’origine révolutionnaire (France) et s’est ensuite imposé sur les décombres des empires à la fin de la première guerre mondiale. Selon Jean Baechler, trois caractéristiques sont aux fondements de la nation : l’autarcie économique, l’autarcie diplomatique et l’autarcie passionnelle (le sentiment nationale). Examinons en particulier le dernier principe à l’aune européenne.
Paul Thibaud, nous propose d’étendre le cadre de la citoyenneté, autrement dit du sentiment d’appartenance à de nouveaux espaces politiquement marqués. D’après lui, cette démultiplication de l’appartenance politique ne remet pas en cause la souveraineté du citoyen qui disposera tout simplement d’un portefeuille de citoyenneté : locale, nationale et européenne. Mais cette schizophrénie ne permet plus la constitution d’une Europe politique. Le principe démocratique, en effet, est composé d’une dualité : il est à la fois garant des droits individuels et organisation d’un gouvernement de manière collective (self-gouvernment). C’est la distinction entre l’individu et le citoyen. Si la construction de l’Europe accroit les droits de l’individu elle limite, en revanche, les pouvoirs du citoyen du fait de l’extension des peuples ayant voix au chapitre dans ce système. Ainsi, l’Union Européenne actuelle simplifie la démocratie puisqu’elle ne propose plus qu’une extension des droits, ce qui apparaît de prime abord très séduisant. Toutefois la dissolution du rôle du citoyen ne fait plus de l’Europe un espace politique mais de civilisation. En supprimant la tension entre l’individu et le citoyen elle ne propose plus « une communauté de destin ».
Si cette analyse est juste, l’Europe souffrirait donc d’une indéfinition politique. Aristote disait : « les citoyens mettent en commun les actions et les raisons ». La mise en commun est inscrite dans l’ontologie démocratique. Aujourd’hui, les Européens ne savent pas ce qu’ils veulent mettre en commun, ils veulent simplement acquérir plus de droits.
Certains pourraient alléguer le principe démocratique comme premier élément du creuset européen. Mais se serait prendre la forme pour le fond. Le principe démocratique, en effet, est le consentement à se donner une loi dans un cadre donné, pas un principe permettant de définir ce cadre. S’il suffit d’un régime démocratique pour prétendre à l’entrée de l’Union Européenne son extension sera illimitée. Il en est de même pour les droits de l’homme dont la portée se veut universelle.
Ainsi, le « patriotisme constitutionnel » tel que le défend Habermas abrite une aporie rédhibitoire. Refuser de donner une consistance politique à l’Europe revient à saper les fondements de la démocratie libérale. Le flou politique entretenu par Bruxelles n’est pas viable à long terme : l’explosion des procédures européennes lors de la crise économique qui a vu les grandes puissances s’auto-concerter l’a bien confirmée.
Pour plus de complément à ce sujet voir Cours familier de philosophie politique de Pierre Manent
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