On se plaint souvent du manque d’éthique au sein de notre société : en politique, en économie ou encore dans nos relations avec autrui. C’est pourquoi l’on voit fleurir un peu partout des commissions, des magazines, des espaces « éthiques ». Pourquoi ce nouvel engouement autour de l’éthique ?
Il faut dire que l’éthique souffre d’une sérieuse concurrente, plus diffuse et donc plus facile à imposer : la morale. Il suffit pour s’en convaincre de prêter l’oreille au concert de remontrances incantatoires dont les médias se font quotidiennement les porte-voix. Certains nostalgiques réactionnaires se plaignent d’un ton bougon qu’il « n’y a plus de morale » et rêvent à un passé idéalisé sans voir que notre époque est plus morale que jamais. Au « tout politique » de mai 68 a succédé le « tout morale ». Sur le terreau des idéologies révolutionnaires a germé un esprit moralisateur qui n’a de cesse de professer ses nouveaux dogmes : écologie, antiracisme, tolérance des mœurs… Mais la morale ne se professe pas, elle se vit et se donne en exemple.
C’est précisément lorsqu’elle s’enlise dans un pathos erratique qu’elle devient mièvrerie compassionnelle et s’éloigne du quotidien des classes moyennes jugé trop bourgeois. La morale postmoderne sacrifie la raison sur l’autel de l’émotionnel.
L’éthique, entendue comme une réflexion en conscience conduisant à une décision estimée bonne, est devenue, à l’inverse, un chemin de grâce accessible à une poignée d’élu. C’est la position du spinoziste André Comte-Sponville qui voit dans l’éthique l’exercice suprême dont seule une minorité peut se targuer et jette en pâture la morale à un peuple bêlant, incapable d’approcher le graal de la réflexion éthique. Cette attitude est donc doublement exclusive : elle fait de l’éthique l’apanage d’une élite de sages, et, elle commande un choix entre l’éthique et la morale, l’une excluant ipso facto l’autre.
Détacher de la sorte éthique et morale comporte, là encore, un double danger. L’éthique seule ne conduit qu’à une réflexion solitaire et très vite relativiste, car privée de repères communs. Son relativisme tend par ailleurs à se dogmatiser au point de ne plus pouvoir se remettre lui-même en cause. Quant à la morale seule, privée du soubassement de la réflexion éthique, elle n’a plus la faculté d’établir quoique se soit de contraignant. Le temps aidant, ses principes s’effritent et sont battus en brèche de toutes parts.
L’éthique ne serait-elle pas plutôt la réflexion en conscience qui permet de fonder la morale sur un socle à la fois plus stable et plus profond que des émotions éphémères ? La morale ne devrait-elle pas être, à l’inverse, le moyen d’universaliser la réflexion éthique ? Il semble en effet que toutes deux se complètent et se prémunissent contre leurs vices respectifs. Alors que le dialogue avec la conscience nous défend du dogmatise de la morale, l’inhérente dimension universelle de la morale nous garantit contre la faillibilité de notre conscience.
A l’heure où la démocratie est en proie à la toute-puissance de l’opinion dominante, cet équilibre entre éthique et morale est certainement le garde-fou de nos sociétés. En mettant sous le boisseau l’objection de conscience, le Conseil de l’Europe a bien failli limer un peu plus cette barrière déjà branlante dont Nietzsche avait perçu toute la précarité : « La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique et par conséquent ce qu'il y a de moins accomplie et de plus fragile en elle ».
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