Depuis plusieurs siècles, le monde occidental poursuit un long cheminement vers l’émancipation de la volonté de l’homme. La Renaissance a marqué les prémices de cette évolution et l’a fait entrer dans l’ère de la Modernité. Les années soixante ont vu ce processus de libéralisation de l’autonomie s’emballer et nous sommes parvenus à ce que plusieurs appellent la « modernité tardive ». Que faut-il penser de cette accélération de la dynamique d’affranchissement de la raison moralisatrice? Peut-elle être enrayée ? Un Chrétien peut-il l’accepter ou se doit-il de la récuser ? On peut recenser trois attitudes au sein de notre société face à la Modernité. Tout d’abord, et en dépit d’un malaise croissant, beaucoup de nos concitoyens se rangent derrière cette marche vers le Progrès qui prétend nous éloigner chaque jour un peu plus de l’obscurantisme moralisateur. D’autres, cependant, tentent de trier entre le bon grain et l’ivraie au sein de notre monde moderne. Une minorité, enfin, veut sonner la charge devant les ravages du relativisme et balayer l’ensemble de la Modernité. L’Ancien Régime semble en effet bien plus loin qu’il ne l’est au regard des grandes transformations de nos sociétés modernes, et l’on est parfois tenté de partager l’avis de ces nostalgiques : éclatement du triptyque institutionnel : famille, école, religion, individualisme excessif qui précipite la perte de repères, libéralisation des mœurs poussés à l’extrême. Toutes ces fanges dont la modernité semble faire le lit nous font porter des yeux de Chimène pour des temps, des institutions, des hommes aujourd’hui révolus.
Or c’est justement là où réside peut-être le problème : ces temps sont bien révolus et la dynamique de la modernité ne connaîtra pas une nouvelle révolution. En témoignent les tentatives de restaurations avortées. Et quand bien même ce retour serait possible, faudrait-il vraiment franchir le pas ou plutôt, reculer d’un pas ? L’émancipation de la volonté n’est-elle pas consubstantielle à l’homme pécheur? Autrement dit, celui-ci n’est-il pas tendanciellement conduit à s’affranchir de toute morale supérieure, car il est homme et en tant que tel marqué par le péché originel ? Certains voudraient restituer des institutions fondées sur la morale chrétienne. Entendons-nous. Accepté par une majorité, ce changement s’avérerait sans doute salutaire pour nos sociétés en proie à des maux plus délirants les uns que les autres. Mais le modèle monarchique à cela de moins que le modèle démocratique qu’il impose ce que tout homme peut être conduit à entendre par la voix de sa conscience. La morale naturelle, en effet, n’est pas l’exclusivité des croyants, et tout un chacun en s’aidant de sa raison comme moyen (et non comme finalité) peut percevoir les bienfaits qui lui sont propres. Le principe de participation mis en avant par la doctrine sociale de l’Eglise relève de cet esprit plus respectueux de la dignité humaine. On retiendra ici l’analyse de Jacques Maritain qui, à l’inverse d’un Joseph de Maistre, croit que la modernité est née d’une progression et non d’une rupture. Le Christianisme serait au principe de la liberté subjective dont la geste du Christ sur Terre témoigne, Lui qui affirmait la liberté laissée à l’homme d’entrer en communion avec Dieu. Pour Jacques Maritain, il convient d’abandonner « la chrétienté sacrale », c’est-à-dire le modèle médiévale articulant la religion et l’Etat car ce régime nie la liberté voulue par Dieu. Le Concile Vatican II a définitivement porté sur les fonts baptismaux cette liberté de religieuse en 1965.
Ce principe étant, l’Eglise continue d’achopper aujourd’hui sur l’absence d’un droit naturel objectif et sur la quasi-omnipotence de la volonté du peuple qui lui permet de légiférer sur à peu près tout. Certes, cet immanentisme est un grand péril pour la dignité de l’homme et les partisans d’un retour à la Monarchie ont raison de le souligner. La morale naturelle, en assurant, par exemple, la défense de la famille promeut une société aux fondements solides. En outre, cette absence de transcendance ouvre la voie à toutes sortes de dérives dont notre siècle a été le témoin. On pense bien-sûr aux totalitarismes mais plus proche de nous à la légalisation de l’avortement qui entérine la disparition de 220 00 enfants par an pour la seule France !
Faut-il alors donner raison aux monarchistes ? A rebours d’un aménagement des structures politiques Jean-Paul II nous proposait plutôt une révolution spirituelle. Il faut, d’après lui, libérer l’esprit moderne par la morale chrétienne qui l’a engendré mais dont il s’est éloigné. Le christianisme doit donc devenir le foyer d’animation de la modernité. Le Pape polonais appelait de ses vœux la constitution d’une « chrétienté profane » qui accorderait à l’Eglise toute sa place dans l’espace publique et encouragerait par conséquent les chrétiens à se lancer dans une nouvelle évangélisation. Certes, c’est là un dur labeur, mais peut-être répond-il plus à l’appel apostolique du Christ. Oui, nos démocraties libérales sont souvent dures lorsque nos propos ne passent pas dans le lit de Procuste du politiquement correct, elles frappent d’ostracisme, brocardent. Mais au moins ne nous tuent-elles pas et par-delà des peines augurées (« Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom » Matthieu 10 21) nous laissent-elles la possibilité de faire entendre notre voix. Finalement, la meilleure arme des chrétiens, ne serait-elle pas la Splendeur de la Vérité reconnaissable par chacun de nous mais dont l’Eglise nous aide à prendre conscience? Aujourd’hui, plus que jamais, les préceptes évangéliques apparaissent comme les remèdes aux maux de ce temps. Peut-être est-ce en ce sens que Jean-Paul II nous disait : « L’homme est la route de l’Eglise, l’Eglise est la route de l’homme ».
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